Albert Oiknine :  le fils d’or !

Albert Oiknine :  le fils d’or !

Alors que le Caftan marocain vient d’être inscrit au patrimoine immatériel de l’Unesco le 10 décembre 2025, zoom avant sur l’un des stylistes les plus talentueux de ce joyau culturel.  En interprétant la ligne du caftan juif andalou, Albert Oiknine l’a sorti du placard des cérémonies familiales pour en faire une pièce de Haute-Couture internationale made in Morocco. Retour sur le parcours d’un créateur prestigieux et désarmant d’humilité. Interview.

 La devanture de “Chaba couture” semble intemporelle avec son logo d’époque. Le créateur Albert Oiknine occupe toujours les lieux.  « Je suis né dans cet atelier et chaque matin, j’y pousse la porte d’entrée, complètement chez moi. C’est mon lieu d’inspiration. Je veille sur les rouleaux, les pièces de tissu rangés et, entre couleurs et matières, je commence à couper une pièce pour une commande spécifique ou destinée à la collection annuelle. C’est mon rituel et c’est dans cet espace-là que je travaille le mieux. », affirme le styliste. Cette boutique de couturière de quartier a été ouverte par Chaba, sa mère, en 1965. Celle-ci créait alors des robes de mariées sur mesure, traditionnelles ou européennes. Ses enfants ont grandi dans l’atelier, dont le petit Albert qui observe tout, écoute, rêve de toucher aux ciseaux interdits et s’ennuie copieusement en classe jusqu’à ses seize ans. Après un cursus de trois années dans une école privée dédiée à la mode, il en sort la tête pleine de nouvelles idées. Le créateur va alors moderniser les lignes traditionnelles, tailler dans les volumes, les proportions et les tissus. « Il faut bien sûr garder les détails précieux qui définissent le Caftan millénaire, puis, à partir de la tradition, dessiner de nouvelles lignes qui conviennent à une femme moderne, active et férue de mode. L’essentiel est toujours le même : reproduire à chaque instant cette allure impériale que la tradition confère à la femme marocaine le jour de son mariage ». Résume-t-il.

Très vite, les caftans d’Albert s’imposent. Éblouissants, ils sont alors consacrés par les médias nationaux et internationaux. La reconnaissance est immédiate jusqu’au point d’orgue, matérialisé lors du défilé de son Caftan au Carrousel du Louvre en 2006, à Paris. Inoubliable moment quand les bras du mannequin s’ouvrent sur un majestueux drapeau marocain, évitant tout kitsch grâce à la finesse de ses lignes. Présenté en direct par les chaînes de TV qui couvrent l’événement, le caftan traditionnel de la mariée marocaine, revisité par le styliste, est consacré. Fort de son patrimoine historique, Albert Oiknine confirme cette identité d’un Maroc ouvert au monde. « Ce soir-là, la facture de mon rooming a explosé, raconte-t-il en riant. J’ai reçu des appels du monde entier. C’est l’un de mes plus beaux souvenirs, un moment de grâce. Entre les défilés des 50 ans de la Fête de l’Indépendance du Royaume, les 30 ans du Sahara marocain et le Carrousel du Louvre, j’ai senti une dynamique intense autour d’une nouvelle féminité qui se vivait en temps réel. »

Éblouissante féminité sertie de khayt skalli

Aujourd’hui, l’atelier croule toujours sous les commandes mais Albert ne souhaite pas augmenter son personnel composé d’une dizaine de personnes. “Gérer les gens qui en gèrent d’autres, ce n’est pas pour moi”, affirme-t-il. L’organisation est rodée entre les clientes et la confection d’une collection pour les défilés de LA à Pékin. « Aujourd’hui, je suis plus rapide dans mon travail. Je vois en dix secondes, la couleur, les proportions, les détails qui conviendraient le mieux à la personne en face de moi. Avant, je leur posais beaucoup de questions avant de me sentir sûr de moi. Ce n’est plus le cas même si l’écoute et l’observation de la personnalité de la cliente et du contexte pour la pièce à venir restent au cœur de mes propositions ». C’est lui qui concocte les uniformes de tous les corps de métier du Royal Mansour Marrakech pour son ouverture en 2010, une reconnaissance supplémentaire s’il en est. En 2017, Chaba disparaît. Le pire moment de sa carrière. Car si elle freinait des quatre fers au départ, sa mère l’a beaucoup conseillé dans son essor. L’œil technique, l’atelier, les partages sans un mot comme autant de questions et réponses autour d’une pièce, le manque est d’autant plus vif pour lui comme pour l’équipe. Son professionnalisme lui a pourtant permis de dépasser le choc de cette disparition. Fin 2025, il ouvre un showroom sur la Corniche de Casablanca. “Face à la mer ! J’y ai même installé un bureau pour travailler. C’est un luxe de travailler face à la mer ; n’est-ce pas ? Mais chaque matin, inexorablement, mes pas me poussent vers l’atelier de ma mère. C’est là que je peux créer.” 

Géraldine Dulat, journaliste spécialisée en objectifs de développement durable.  

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