Rita El Khayat : « Avec ma voix de rossignol, j’aurais dû chanter ! »

Géraldine Dulat
Quarante publications et 350 articles scientifiques ou de critiques littéraires et artistiques, correspondances, livres collectifs, préfaces… L’esprit laser de Rita El Khayat jongle avec virtuosité entre culture savante et humour olympique. Interview entre deux essais…
Dans votre dernier essai, “La beauté des vieilles femmes : Amour et sexualité chez les femmes âgées” (ed. L’Harmattan. 2025), vous affirmez : « Ma confiance personnelle influence la sécurité et l’adaptation de ma façon de penser, la stabilité de mes émotions et une confiance en soi qui devrait être partagée par tous. »
Comment vivez-vous le temps qui passe ?
Rita El Khayat : Je ne m’en rends pas compte. Ce sont plutôt des situations cocasses lors de contrôles administratifs qui me rappellent mon âge. Néanmoins, la fuite du temps me préoccupe davantage en cette période de révolution numérique. Dans le cadre de mon travail, il va de soi que je suis dans l’écoute active, disponible et ouverte aux intempéries intérieures d’autrui. Sur le plan personnel, j’ai renforcé mes standards ; je refuse les personnes agressives et les injonctions traditionnelles autour des représentations de l’objet et de la matière dont j’ai toujours confusément su qu’elles incarnent un esclavage absolu.
D’où provient votre sécurité intérieure… contre vents et marées ?
REK : De mes parents. Mon père m’a placée sur les rails de l’excellence avec des études de lettres classiques avec latin et grec et l’analyse de l’actualité, dès l’âge de 10 ans. Il lui arrivait de ne pas me parler durant de longues journées pour une note qui ne lui convenait pas. Une maladie l’a emporté autour de mes 14 ans. Jusqu’alors, je n’avais jamais posé le pied sur le sol ni pris un taxi pour me rendre à l’école ou même ailleurs. Une enfance protégée qui a volé en éclats du jour au lendemain. J’étais terriblement innocente et naïve. Du jour au lendemain, donc, les filles de ma classe se sont mises à me prendre de haut, à devenir méchantes et distantes. Je ne comprenais rien. Je slalomais dans cette réalité, face à cette agressivité surgie probablement de leurs propres névroses familiales… C’était une époque où la notion de protecteur masculin était fondamentale dans le schéma de la féminité. Ma mère qui, petite, avait été délibérément écartée de l’école car elle était une fille, a eu alors une attitude exemplaire. Dans le long silence d’un regard qu’elle m’a lancé un jour que je revenais en pleurs du lycée, elle m’a transmis une palette d’émotions partagées où je me suis sentie reconnue. A partir de ce jour-là, je n’ai plus jamais pleuré et j’ai fait le choix du Savoir et de la Connaissance, en me concentrant sur mes études.
Pourquoi avoir choisi la médecine pour vos études supérieures, alors que c’est plutôt la littérature qui vous passionnait durant votre adolescence ?
REK : Je lis frénétiquement depuis l’enfance. Mon père m’a fait découvrir tous les grands classiques. Après le baccalauréat, j’ai entamé des études supérieures en Histoire-Géographie avec un tronc commun en arabe classique que je connaissais mal, ne l’ayant jamais appris. Mais un livre peut changer un destin ! N’en déplaise à M. Sarkozy qui désirait supprimer des programmes français La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette… Au lycée, après avoir réalisé un exposé du roman “Manon Lescaut” de l’Abbé Prévost, je réalisais que la majorité des étudiants méconnaissaient la grande Littérature. Ils n’étaient pas intéressés. Pour moi, ce fut la dépression du siècle. (Rires) Lors d’une discussion familiale autour du sujet, ma mère me mit sur les rails en prononçant le mot « médecine ». Après une année de mise à niveau scientifique, j’ai entamé des études de pur bonheur.
Pourquoi le choix de la psychiatrie comme spécialité ?
REK : La psychiatrie est la plus intelligente des spécialités. Elle évalue les capacités du cerveau humain et tente de saisir l’ineffable. À titre d’exemple, la recherche n’a toujours pas trouvé la cause essentielle de la schizophrénie. C’est tout même extraordinaire ce champ d’investigation qu’est le cerveau.
Selon les pathologies, la classification DSM définit la définition du cerveau sain ou malsain dans un système socio-économique donné. C’est plutôt réducteur…
REK : Oui. De toutes les façons, nous prenons la direction de l’homme bionique dépourvu de souffrance. Aujourd’hui, un être sain est un homme américanisé, robotisé, dupliqué, en mesure de se situer face à la machine. On le voit apparaître avec l’IA mais ce sera opérant pour toutes les sociétés d’ici 30 à 50 ans. La Chine, qui avance sans bruit, règne déjà avec son système articulé autour de la mise au pas d’humanoïdes. Depuis Mao, tout cela n’est pas des plus réjouissants.
Cet attrait pour les sciences sociales, vient-il de ce besoin de lire et d’écrire, initié dans l’enfance ?
REK : Oui, probablement. Durant toutes mes années d’études, je n’ai jamais dissocié l’apprentissage du corps humain, de la pensée et de l’écriture. C’est indissociable. Et, enfin, la musique… Depuis sept ans, je prends des cours de chant. Les gens qui ne chantent pas ne mesurent pas l’extraordinaire rapport au corps que produit le chant. La musique est un chemin vers notre humanité la plus subtile, la plus profonde, la plus jouissive. C’est fabuleux. Chanter Haendel ou des chansons contemporaines… Comment comprendre la voix d’Edith Piaf si l’on n’exerce pas le chant, sauf à être envoûté par cette voix sculptée par la rue ?
Votre tessiture vocale ?
REK : Soprano basse. J’aurais dû être chanteuse avec ma voix de rossignol si atypique ! (Rires)
En 1986, vous publiez “Le monde arabe au féminin”. Un pavé dans la mare qui dénonce la responsabilité des femmes dans la reproduction des inégalités homme-femme au cœur de la société.
REK : Je défends la thèse qui engage la responsabilité matriarcale dans la reproduction des inégalités. Valoriser les garçons aux dépens de leurs filles est perçu par les femmes comme un moyen d’assurer leur propre survie. C’est là un matriarcat des plus féroces, qui n’a rien à voir avec le matriarcat structurel des anciennes sociétés asiatiques ou africaines.
Après 40 livres publiés, quel est le fil rouge de vos réflexions ?
REK : Je ne suis pas intéressée par les classifications. Ma formation est ouverte au monde. Je me suis autorisée à arpenter différents genres et préoccupations psychologiques, sociologiques, littéraires, artistiques, etc. C’est toujours un besoin viscéral. Je suis en quelque sorte guidée par l’esprit des savants de la Renaissance italienne, celui des humanistes et des encyclopédistes du passé. Cette période extraordinaire, dont la genèse historique florentine du XVe et XVIème nous interroge encore.
Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
REK : Je travaille sur différents projets. D’abord, publier quelques textes de poésie, puis un essai sur la maternité dont le titre est évocateur : « Le Complexe de Médée, les labyrinthes de la maternité ». J’ai aussi terminé un opus qui traite du pouvoir et la folie. En marge, je prépare un roman historique : Un siècle marocain. Puis, un autre : L’égorgement des pigeons. Je travaille également sur un roman érotique « Le dernier amant d’Éva » etc. Etc.
Photo: Cédric Matet

