Le miracle de Casablanca ? Avoir échappé à l’exotisme.

« Depuis le début, malgré les maladresses néo-coloniales et néo-mauresques, mots détestables dont il serait tentant d’éviter l’évocation, il y a bien eu un « miracle Casa ». Aujourd’hui encore ses blessures présentent suffisamment de force tranquille pour nous émouvoir. Un miracle on vous dit ! Car Casa, au moment où l’Histoire du Maghreb perdait la tête, elle a su, elle, démarrer une autre histoire. Beaucoup plus riche. Ça commençait pourtant mal. De malheureuses villes du Maghreb de l’époque, telles que Tunis, Oran ou Alger, n’ont pas échappé à la défiguration, rendues vides de toute expression de vie véritable. Par chance, Casa a su résister, concédant seulement au style néo-mauresque, alors en vogue, le minimum nécessaire. C’est pour cela que seules quelques rares rues de la ville sont contaminées par le triste pastiche oriental. Mais dans l’ensemble, la ville a su très vite trouver son style : solide, avant-gardiste, audacieux. Immergé dans ce matin gris, Casa apparaît comme une sorte de prodige. Comme une rescapée. Quand on la regarde aujourd’hui dans les yeux, ce qu’on voit c’est un entrelacs harmonieux de lignes tranquilles. Notre chance, mieux que notre mémoire, c’est sa beauté indestructible. Le miracle de Casa ? Avoir échappé à l’exotisme. Au début du siècle, sous l’égide des premiers promoteurs immobiliers, Marocains et Européens d’Algérie ou de Tunisie, séduits par les matériaux et la technique occidentale importée, sans pour autant renoncer au style oriental, se sont alors lancés dans de maladroites parodies d’un orient fantasmé et mythique. Notre imaginaire géographique, le style arabo-andalou qui se reconnaît encore sur quelques-unes de nos façades ? Pour certains, un dérangeant vocabulaire architectural détourné tiré de l’imaginaire occidental. Pour d’autres, une sympathique illustration de l’Orientalisme, ce mythe imaginaire créé à partir des récits de voyage, de la peinture et d’une certaine littérature… Virage à partir des années 20. Exit les pastiches, Casa redevient sérieuse, c’est à dire enfin laissée aux artistes. Ce sont eux qui ont pris en charge ce destin urbain foisonnant, où les mains marocaines ont su imprimer le vaste vocabulaire de leur culture. Chacun s’est relevé les manches, architectes, artisans, zelligeurs… Tous ensemble pour faire exploser un nouveau concept. »
Gérard Fallandry

