Hicham Lahlou

To be Out of the Box
Les modes de collaboration entre artistes et artisans sont si protéiformes que les généralisations demeurent, à ce stade, improbables. S’agit-il d’adresser une commande à des artisans, de collaborer avec eux, de signer avec eux ? d’adopter une posture d’artisan ? de s’inspirer de leurs techniques et de leurs savoir-faire ? de les inspirer, en leur montrant la voie vers l’art ?
Hicham Lahlou
‘Hors du commun », Hicham Lahlou l’est, assurément. Il pense autrement. Le designer n’applique pas de recettes toutes faites et interchangeables. Exercé à dessiner aussi bien des baignoires, des chevaux, des vaches, des montres que des châteaux, des horloges, des autobus, des théières, des rêves et des lampes… L’artiste ne semble poser aucune limite à sa créativité. Sous son crayon sont déjà sortis des objets, des pensées et des prises de liberté sans entraves. Comme lors de son exposition Out of the box (expo internationale2017) où il révèle des œuvres inattendues représentant de nouveaux codes, des interprétations comme tirées d’une pure réflexion psychanalytique, où le designer joue avec les symboles et les formes : objets détournés, hymne à la musique, à l’Afrique, au touché artisanal, à la matière brute, sa vision du quotidien échappe aux critères terre-à-terre pour offrir une vision décalée et truffée de symboles. Hicham Lahlou ne met rien dans une boite. Au contraire, à l’occasion il sort tout : les pièces uniques, les séries numérotées, les installations, toutes détournées de leur fonction utilitaire et qui sont autant de créations, de nouveaux objets d’art et de design, nés de son atypique liberté et de son imagination.
La liberté c’est aussi faciliter l’existence de tous. Si Hicham Lahlou estime que « le design contemporain doit répondre à des besoins économiques, vitaux et satisfaire la demande collective. », répondre aux espoirs de la majorité et rendre leur liberté aux gens ordinaires, ce n’est pas une mince affaire. Le designer le sait parfaitement. Son imagination et son degré d’affranchissement dans cette discipline qui allie l’art et la technique, ne sont pas si simples à traduire. Au Salon du meuble de Milan, sur le pavillon du Maroc, où Hicham Lahlou écrit une nouvelle page de son histoire italienne, il explique que « les modes de collaboration entre artistes et artisans sont si protéiformes que les généralisations demeurent, à ce stade, improbables. S’agit-il d’adresser une commande à des artisans, de collaborer avec eux, de signer avec eux ? d’adopter une posture d’artisan ? de s’inspirer de leurs techniques et de leurs savoir-faire ? de les inspirer, en leur montrant la voie vers l’art ? Les réponses résident dans son œuvre. Comme l’a exprimé le pionnier canadien Julien Hevert, en la matière : « Cafetière, fauteuil, poignée de porte (…) Le design est une discipline qui allie l’art et la technique, la création et le pragmatisme et qui attend d’être reconnue à son juste mérite »,
Libre dans le jeu

Crédit photo : DR
« Il faut jouer avec les codes », explique Hicham Lahlou. « Jouer avec les matières, avec les formes, avec les perceptions, avec l’idée même que l’on se fait d’un objet. Il faut aussi être très joueur pour faire passer un peu de sa sensibilité et de ses émotions, à travers un objet aussi banal qu’une brosse. » Le designer creuse son propre sillon. Il puise dans sa culture, son enfance et ses rêves. Il en est vite récompensé et reconnu pour sa liberté d’interprétation, sans limite. L’exposition « De la théière à la ville » en est l’une des plus belles représentations. Sa fameuse théière est vite devenue le symbole du design made in Morocco à travers le monde. Certains, comme Bernard Collet, commissaire d’expositions, attribuent son goût pour la liberté à sa double culture. Hicham ne le nie pas. « Je pense que cela se produit naturellement. En tout cas, double culture ne signifie pas forcément antagonisme culturel, c’est pour moi vraiment le contraire. Je pense qu’il y a toujours un côté pour contrebalancer l’autre dans ses excès, un peu comme un modérateur. Ou au contraire, le laisser agir de manière intentionnelle quand il y a vraiment une bonne piste à explorer. Pour moi une œuvre de design doit exprimer quelque chose, être conçue de sorte à ce que les gens se posent des questions. Qu’il y ait une sorte de lien qui se créé, des réactions et de l’émotionnel qui entrent en action. »
Lors d’une interview, il avertit que la liberté face aux contraintes de la création est une sorte de jeu fragile « Il faut se jouer des contraintes et de certaines limites, ne pas se suffire à imaginer des objets uniquement pratiques et esthétiques. Il faut aussi, un peu comme un funambule, savoir se placer à la frontière du normal et de l’insolite, voire de l’excentrique. Car, un designer, j’en suis convaincu, ne doit pas uniquement anticiper les attentes d’un marché, il doit aussi et surtout les devancer, imaginer des solutions jusque-là inexplorées. »
Le prix à payer pour cette indépendance créative n’est pas anodin. « J’ai plus de 25 ans de parcours international et de nombreux prix, mais j’arrive à un point où il faut du capital. » Résume-t-il en conférence de presse, lors d’une rencontre à Rabat où il a organisé les troisièmes Africa Design Days. « Tous les grands créateurs ne sont pas forcément de grands gestionnaires. À un moment, un décideur vient et vous aide à vous développer, comme Bernard Arnault l’a fait en 1989 avec LVMH. Pour l’instant, les designers créent leur studio et suivent la voie des start-up, car les sociétés de capital-risque n’ont pas encore compris leur potentiel. Pourtant, la société la plus fortement capitalisée au monde, Apple, repose, elle-même sur du “design thinking ».
Salma Benani – Journaliste people

