Saïd Chraibi, maître soliste du luth : « Un grand amour pour la musique peut remplacer le manque d’affection. »

Saïd Chraibi est l’un des rares maîtres solistes du oud à avoir construit un son reconnaissable entre tous. Sa passion l’a conduit sur les plus grandes scènes nationales et internationales. Disparu il y a dix ans, nous avions eu la chance de le rencontrer à Marrakech, où il avait accepté de se raconter. Hommage.
Le luth, vous êtes tombé dedans, tout petit ?
C’est à peu près ça. Notre vie familiale était rythmée par la musique. Mon père était organisateur de spectacle. Nous avions beaucoup d’artistes marocains, français, égyptiens, qui venaient à la maison pendant leur tournée. C’était très éclectique et très gai.
Vous avez eu une enfance enchantée ?
Mon père était un bon vivant et j’ai eu à cette époque une enfance magnifique. Le rêve de mon père était d’avoir un enfant artiste. Je crois l’avoir réalisé pour lui.
Comment avez-vous appris la musique ?
De façon fortuite. J’étais interne dans un collège et un jour, l’un de mes cousins, m’a joué un air de Ferouz. Je lui ai demandé de me l’enseigner. J’ai donc appris à jouer cet air-là et je l’ai joué infiniment.
A l’époque, vous étiez un enfant solitaire…
En quelque sorte. L’internat vous prive de la chaleur des êtres chers. Aujourd’hui, je pense pouvoir l’affirmer : un grand amour pour la musique se développe souvent pour remplacer le manque d’affection.
C’est toujours vrai ?
Presque. Dans tous les cas, l’amour pour la musique est une compensation ou une récompense.
Et le luth dans cette histoire ?
Dès la première fois, j’ai adoré ce son. La chaleur qui s’en dégage.
C’est très différent de la guitare ?
Admettons que le luth soit le mâle de la guitare, qui, elle, a une essence particulière, issue du luth.
Vous avez rencontré le luth à 13 ans ?
Exactement. Mes parents vivaient à Marrakech et moi je jouais de la guitare à Rabat. Je faisais de très nets progrès. Deux ans plus tard, l’été venu, toute ma famille s’est cotisée pour m’offrir mon premier luth.
Toute la famille ?
Eh oui, je vous l’ai dit, chez moi tout le monde joue et chante. On a baigné là-dedans, avec l’amour démesuré de la musique.
Vous êtes un grand professionnel. La vie d’artiste est-elle compliquée au quotidien ?
Je n’ai jamais voulu devenir un professionnel. C’est un concours de circonstances qui m’y a conduit. J’ai commencé à composer des poèmes et mes premières chansons à la fin des années 70. Mes premiers pas professionnels, c’était dans les années 80.
Malgré vous ?
Pas tout à fait, mais l’amour de la musique me suffisait. Je n’ai jamais pensé à en faire un métier.
D’où tirez-vous vos sources d’inspiration ?
De la tradition musicale arabe. Il est facile de se procurer des enregistrements. La transmission est facile.
Vos maîtres ?
Je suis un autodidacte qui a beaucoup écouté et aimé les grands musiciens. Mes maîtres sont essentiellement spirituels. Irakiens, égyptiens, syriens… les meilleurs, évidemment !
Quelle est la particularité de la musique marocaine ?
C’est en quelque sorte un terminus, la dernière station avant l’Atlantique. Tous les styles musicaux cohabitent au Maroc. Y ont toujours vécu de grands musiciens, virtuoses de la musique andalouse. Ils connaissaient ses secrets.
Quels secrets ?
La manière de composer. Une nouba par exemple. Une bonne nouba irakienne. C’est tout un art.
Peut-on vivre avec la musique ?
C’est une excellente compagne. Je vis sans arrêt en sa compagnie. Si je ne compose pas, j’écoute. En fait, je travaille tout le temps. C’est un atelier perpétuellement ouvert sur le temps.
Où avez-vous aimé jouer ?
En France, pour Le Temps du Maroc. Au Canada, en Espagne, aux Etats-Unis, en Tunisie, en fait j’ai aimé jouer partout ! J’ai adoré participer à l’Alhambra au festival de Grenade. Très significatif pour moi.
Significatif ?
Cela m’évoque « la clé de Grenade ». C’est l’histoire de mon grand-père et de mes aïeux. Mon grand-père nous a transmis une clé qu’il détenait lui-même de son propre père. « Voici la clé de votre maison à Grenade. » nous disait-il. Toute sa descendance devait faire de même, la transmettre de générations, en générations. Nous avons été expulsés, il y a mille six-cent ans. Jouer à l’Alhambra est une façon symbolique de la récupérer.
Où est-elle cette clé ?
Je ne sais pas vraiment. Mes oncles la gardaient. En ce qui me concerne, elle est toujours dans mon cœur.
Votre luth vous accompagne depuis toujours. Avez-vous transmis à votre tour l’amour de la musique, à vos enfants ?
Ils jouent eux aussi pour leur plaisir. Ma fille a pris des cours de chant andalou. Tous jouent de la guitare.
Pourquoi vivre au Maroc, loin de vos enfants ?
Je sens que je peux vivre à peu près partout. Mais je préfère Marrakech à toutes les autres villes. C’est mon berceau.
V.M.A

