Abdelkebir Rabi : « Mon souci a toujours été de faire aimer les choses qui me bouleversent. »

L’attitude de ce grand peintre est toute entière de vérité. Sans faux semblant et sans masque, l’homme est en accord profond avec lui-même, sa vie professionnelle et familiale. Son travail est une abstraction méditative et grave, toujours renouvelée. Son œuvre ? Une justesse totale. Nous l’avions rencontré quelques années plus tôt.
Votre enfance, toute noire ou en couleurs ?
Non, non pas noire, le noir, c’est autre chose. Je suis issu d’un milieu traditionnel, très conservateur et croyant. Ma famille était associée à la vie religieuse de son milieu car elle avait vocation à s’occuper de la Mosquée, de l’école coranique et des affaires religieuses de la communauté. J’ai eu une enfance simple dans un milieu berbère du Moyen-Atlas. Sur la route du Sud. Dans cette petite ville, les gens étaient agriculteurs ou éleveurs. Ma famille possédait donc un statut différent.
Vous vous sentiez légèrement à part parmi les autres enfants ?
Oui, mais j’étais un enfant aimé et protégé. Fils aîné, je bénéficiais d’un statut particulier qui devait m’emmener à perpétuer la tradition familiale. On attendait de moi, à l’école coranique, que je sois un élève modèle.
Et vous l’étiez ?
Je le pense, oui.
Est-ce à cette époque que vous avez commencé à peindre ?
Sincèrement, je ne m’en souviens plus. J’ai demandé à ma mère, mes tantes, mais personne n’a su me répondre. Ce n’est pas comme dans les sociétés modernes ou occidentales, où l’on s’intéresse à l’éveil artistique des enfants. À cette époque, on ne faisait pas attention à tout cela. Ce dont je me souviens, par contre, ce sont ces moments où, à l’école coranique, on s’attelait à la préparation de la planche sur laquelle on transcrivait les textes coraniques. Imaginez un petit gosse de quatre ans, entre jeu et gravité, laver soigneusement cette planche, attaché à ce rituel profond, avec une eau spéciale recouverte d’argile qu’on laisse sécher longuement avant de recevoir le Texte Sacré. C’était là quelque chose d’essentiel qui précède l’écriture. Je pense que mon goût pour la préparation du support, de la toile, avant la peinture me vient de cette époque. Je ne voudrais pas que cette perception se confonde avec une sorte de psychanalyse de bazar. Dans mes propos, il n’y a ni intentions, ni projets. C’est beaucoup plus profond que cela. Ce sont, au contraire, ces choses que je ne comprends pas, qui sortent et déterminent mon comportement. Je ne veux pas analyser. Je ne porte en moi que des interrogations et j’aimerais que l’on me donne la réponse.
Avez-vous toujours la foi ?
J’ai également cherché des réponses dans la religion. La foi est une chose qui m’est tout à fait naturelle. Cela ne me demande aucun effort, pas même un choix. Je pratique ma religion comme j’ai vu mon père le faire. Cela fait partie de ma nature profonde.
Êtes-vous un homme pétri de certitudes ?
Oh, non ! Je n’ai trouvé réellement aucune réponse. Je préfère répondre à une question par une autre question. Je n’affirme rien, je me méfie des certitudes.
Vous avez enseigné pendant de longues années…
Oui, pendant quarante-deux ans. D’abord l’enseignement secondaire, puis à l’Université Hassan II. J’ai enseigné l’art et l’esthétique. Je ne fais aucune différence entre la pratique artistique et l’enseignement. J’ai grandi dans une famille d’enseignants et j’ai pratiquer ce métier avec beaucoup d’enthousiasme. Mon souci a toujours été de transmettre ma passion, de comment faire aimer les choses qui me bouleversent. Ma récompense, ce sont ces jeunes qui, de longues années plus tard, me disent que mes cours les ont profondément marqués.
Reste-t-il un espoir pour l’avenir des jeunes au Maroc ?
La réalité est visible pour tous. La jeunesse marocaine vit sans horizon en perspective. Ou du moins, il semble très sombre. On ne peut pas différencier la jeunesse du contexte de la société. La jeunesse marocaine traverse des crises, mais je reste optimiste car dans une crise, il existe toujours des éléments qui permettent de la dépasser. Avant, les jeunes avaient le sens de la responsabilité. Ils travaillaient pour aider la famille. Le problème du chômage semble de plus en plus sévère.
Pourquoi tant de couleur noire dans vos tableaux ?
Pourquoi parlez-vous du noir, alors qu’il y a beaucoup plus de blanc sur mes toiles ? Parlons du blanc ! On a toujours tendance à éviter de parler du vide, du silence, donc du blanc. Ce noir que vous voyez n’a de sens que dans la mesure où il fait parler tout ce silence. Ma peinture est issue d’une conception extrême-orientale de l’art avec sa métaphore calligraphique. Ce n’est pas une construction plastique. C’est un mouvement qui a un sens, soit à droite, soit à gauche, toujours décalé par rapport au centre de la toile. C’est la perception d’un mouvement qui continue et va disparaître.
Êtes-vous un homme heureux ?
Oui, très heureux. Ma famille m’a toujours soutenu. Ma femme, mon fils et moi sommes toujours tous les trois, ensemble, même en voyage. Ma femme ne vit que pour nous deux et moi je ne vis que pour eux. Quand je rentre à la maison, tout doit être partagé. Je ne veux garder aucun souvenir pour moi tout seul. J’ai également peu d’amis, mais ceux que j’ai sont sincères et fidèles.
Votre atelier est-il votre antre ?
Non, pas du tout. Mon travail fait partie de ma vie familiale. L’atelier est à la maison et ma femme y entre quand elle le désire. Nous vivons tous les trois avec et dans mon travail. Et c’est un bonheur.
V.M.A

