Attention piétons ! Vous qui marchez à Casablanca, abandonnez toute espérance

Attention piétons ! Vous qui marchez à Casablanca, abandonnez toute espérance

Le Marocain, le vrai, est toujours conscient qu’il est en danger à la seconde où il est sorti de son lit de Marocain. Alors, il ouvre les yeux. Il se méfie de tout. Même la voiture de police lui fait peur. Il fait attention… Même tout seul sur la Route, il fait des appels de phare. C’est si calme, si doux, cette chaussée à l’aube. Si vide de véhicules et si trompeur.

 Car deux heures plus tard, l’enfer du trafic envahit ces rues. Nous, Casablancais, c’est le pied à fond sur la pédale et rien d’autre. Bientôt la route s’ouvrira à nous, elle n’appartient plus à personne car elle devient notre propriété. Et même si elle est à tout le monde, on ne partage pas. Le signe de notre pouvoir ? L’art d’imprimer sur le bitume les zébrures laissées par les roues du bolide. Le coup de frein brutal en plein milieu de la voie, c’est net et sans bavures et c’est cela le seul code de la route qui vaille. Le code casablancais. Mais à cette minute, le temps est suspendu, il n’y a que le calme du jour nouveau… Bientôt une autre Casa va apparaître. La Casa pleine de bruit et de fureur, la frénétique, celle que l’on aime oublier parfois… Car bientôt la chaussée va chauffer comme un vaste théâtre où se joue chaque minute l’éternel rapport à la loi. Pas celle du code de la route, non, juste celle du plus fort. Entre celui qui possède une voiture et celui qui n’a que ses jambes. Comment cela est-il possible ? Les passages piétons nous sont pourtant bien arrivés comme partout ailleurs un peu avant la seconde guerre. Nous aussi avons alors expérimenté ces bandes blanches délimitées ou tapissées de clous qui permettaient au bidaoui de traverser les rues en sécurité. On savait alors laisser le passage.

Le champ libre

Une drôle de sensation de liberté nous envahit pourtant. A l’heure grise de l’aube, ni voitures, ni piétons terrifiés, juste ces bandes blanches hachant les rues comme une décoration vieillie sur le gris du bitume. Devant nous, ça file comme un dédale de rivières zébrées. Ces chaussées casablancaises ne ressemblent à aucune autre. Elles ne sont pas seulement des routes, mais aussi un champ d’analyse des tensions qui traversent notre société. Pas moins. Car il faut nous voir, les bidaouis, conduire dans ces rues ! C’est un poème violent et vengeur que ces engins motorisés, énormes, qui vont bientôt slalomer ici, comme posés sur des skis, devenus fous, avec à leur tête et au volant, un maître du monde tout puissant. Le conducteur casablancais. Un prototype intéressant… Parfois, nos rues sont autant de jungles où les berlines rutilantes, prédatrices, sont sombres comme des panthères. Dans deux heures, ici même, fumées, bruits assourdissants, la scène de la domination se répétera inlassablement. Attention piétons : vous qui passez par ici, abandonnez toute espérance car clouté ou non, aucun passage n’est ici celui de la sécurité.

Gérard Fallandry

Les Éditions du Patrimoine

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