Lahcen Zinoun « Fœtus, je dansais déjà ! »

Lahcen Zinoun « Fœtus, je dansais déjà ! »

Il se défendait d’être secret : « Quand j’ai une idée, je ne la garde pas pour moi, je la donne ! » Pourtant Lahcen Zizoun parlait peu de lui-même. Il était habité par autre chose. Un objectif à la fois ambitieux et difficile : faire découvrir la danse aux Marocains. À priori cela semblait tout simple, mais dans la réalité, son amour pour la danse avait failli lui coûter la vie. Il nous avait raconté les difficultés de son art.  Hommage.

Danseur professionnel au Maroc, est-ce un métier facile ?

Non, il faut une carapace.  La danse forge le caractère, c’est une remise en question permanente. On est toujours obligé de reconnaître nos défauts. L’important, c’est de lutter pour s’améliorer. Non, pour atteindre une esthétique parfaite, mais pour mieux se connaître. Cela nécessite une grande force. 

Alors, vos défauts à corriger ?

Le désordre et mon côté vraiment têtu. Quand je décide une chose, je dois la mettre à exécution. Rien ne m’arrête. 

Un peu psychorigide ?

Non, plutôt souple. (Rires)

Bah, ce ne sont pas de grands défauts. Revenons à la danse. Depuis combien de temps brûlez-vous les planches ?

Je danse depuis toujours, depuis que je suis fœtus ! Professionnellement, j’ai dansé très jeune dans deux compagnies en Belgique : le Ballet Royal de Wallonie et le Ballet Royal des Flandres. 

Pourquoi le retour au Maroc ?

Le terrain était vierge dans mon pays. Je me suis retrouvé face à un choix : vieillir en Europe devant un miroir, ou rentrer chez moi tant que j’ai l’énergie nécessaire pour bouger et faire bouger les autres. Ce fut un sacrifice de tout abandonner pour venir dans le désert. Désert artistique, je précise. Je me sentais un peu dans le rôle d’un pionnier. 

Un danseur est-il toujours narcissique ?

Oui, c’est un passage obligatoire. Le danseur doit commencer par s’aimer. Il travaille face à un miroir pour améliorer ses performances esthétiques. Puis, il finit toujours par avoir le miroir dans la tête. Même sur scène, face au public. 

Comment y échappe-t-on ?

En luttant. On peut s’en sortir.

Que vous a appris la danse ?

La modestie et la simplicité. J’ai une toute petite tête ! Attention, pas dans le sens péjoratif du danseur qui n’aurait rien dans la tête. Ce qui, d’ailleurs, est absurde…

Dur métier au Maroc ?

Si c’était à refaire, je le referais. D’ailleurs mes enfants, eux aussi, ont compris la magie de la danse. Ils sont danseurs professionnels tous les deux. 

Vos spectacles mettent souvent en scène des thèmes liés à la féminité.

J’aime et je respecte la femme. Je parle souvent de mon côté féminin, qui est pour moi une source d’équilibre. Au contraire de beaucoup d’hommes qui veulent se montrer virils à tout prix. D’où la problématique de la femme dans nos pays.

Quelle femme auriez-vous aimé être ?

J’aurais été une femme, tout court. Notre pays n’avancera que lorsque les femmes auront enfin pris leur place. Dans la politique, dans l’éducation. Quand ce sera le cas, je souhaite qu’elles n’oublient pas de garder également leur magnifique propension à la tendresse. 

Vous avez dû avoir une mère remarquable !

Oui, tandis que mon père me mettait dehors, elle me soutenait dans la danse et la musique.

Un danseur masculin est- il toujours mal perçu ?

Oui, un homme qui danse est mal vu. Je pense que l’homme arabe a un problème avec son corps. La danse est un art où le corps a sa place pour s’exprimer, dire des choses très importantes. Et les dire mieux qu’avec des mots. J’en déduis donc que dans nos sociétés, le corps masculin n’a pas sa place. En dehors des danses traditionnelles qui sont spontanées, la plupart des pays arabes ont profité de structures autres que les leurs.  Il n’existe pas à ce jour de vraies expressions arabes de la danse. 

Pourtant, la danse orientale est connue partout dans le monde…

Rien à voir. C’est une danse traditionnelle et la femme est seule à s’y exprimer.

Vous avez donc rencontré beaucoup de difficultés…

Oui, nul n’est prophète dans son pays. (Il rit)

Pourquoi êtes-vous toujours vêtu de blanc ?

N’importe quoi ! Je suis habillé en noir neuf mois sur douze. Le noir est ma couleur préférée. C’est comme une protection. 

Propos recueillis par V.M.A

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