Jamal Boushaba : habiter Casa en poète

Parti trop tôt, ce concepteur-rédacteur des plus inspirés a créé d’innovants concepts éditoriaux. De Rédacteur en Chef à curateur d’expositions contemporaines en passant par l’Association Casa-Mémoires, il a impulsé la modernité à Casablanca. Son secret : une forte liberté individuelle incarnée dans un geste artistique jusqu’au bout des ongles.
“Duras ? Oh Duras et sa petite musique, il faut s’en supporter des tonnes de sa petite musique pour trouver une pépite. C’est too much. Insupportable de grosses ficelles. Il n’y a qu’une Marguerite contemporaine en Littérature française contemporaine : Marguerite Yourcenar !”, affirme Jamal dans un café du Maârif à Casablanca, péremptoire dans le geste, exaspéré dans le regard. Nous sommes en 1994, en bas de l’immeuble qui héberge l’équipe de la revue “Les Alignés”, une petite revue au graphisme très contemporain pour idées larges, un hymne à la Culture et à la liberté individuelle qui lâche Marx pour Bourdieu dont il s’agit alors de contrer les théories.
Concepteur-rédacteur nourri par un paternel qui vouait un immense respect à la langue française, Jamal a toujours eu le nez plongé dans un livre. “Même à table”, nous affirme Mounya, sa sœur et complice de nombreux projets. Étudiant à l’ESAP, il lâche vite le pinceau pour la plume et sera, jusqu’à tardivement dans sa carrière, un technophobe assumé. Journaliste free-lance, il érige la phrase classique, ironique et toujours saupoudrée d’une pointe de morale contre le mauvais goût qui le cerne. Aussi bosseur que perfectionniste, il ne vit que pour les projets qu’il porte pour le meilleur et pour le pire de ceux qui ne suivent pas, de la DA à la traque infinie de la coquille en passant par l’écriture.
La liste de ses projets est pléthorique : Rédacteur en Chef de Télé Plus en 1993, lancement de Casa Mémoires en 1995, rédacteur de bios de figures majeures de la peinture contemporaine marocaine, curateur de nombreuses expositions, etc. Son exigence parfois ulcérée, prise pour de l’autorité ou de la domination, ne passe pas. Dès lors, il claque la porte sans se retourner. L’Art, le Beau, l’harmonie ne sont pas négociables. Sa superbe amitié avec Jacqueline Alluchon et Rachid Andaloussi ont permis l’association de “Casamémoire” en 1995, un époustouflant recueil de fonds patrimonial pour l’architecture de la capitale économique.
Soulevé par la Movida madrilène qui battait alors son plein, Jamal Boushaba vit et respire la modernité ambigüe, insaisissable et avant-gardiste dans les contours traditionnels du Maroc. Son affirmation individuelle explosait tous les cadres et donnait une respiration à la culture avec un C majuscule. En 2003, il monte avec sa sœur Mounya et son frère Amine, journaliste à L’Economiste, la revue “Au Maroc” qui donne ses lettres de noblesse aux endroits underground avec un graphisme — son œil de peintre n’est jamais loin — aux lignes épurées, chaudes et follement contemporaines. Sa richesse intellectuelle lui permet de couvrir les media comme les curations d’exposition et la rédaction de Beaux-Livres. C’est lui qui donne le “la”. Sa porte est ouverte aux créateurs et les idées fusent… et se bousculent. Le croiser inopinément dans la nuit casablancaise était la certitude de se prendre une hilarante punchline ou pas… selon les humeurs des uns et des autres. Le Covid, le confinement, l’isolement auront raison des forces du dandy qui écrira et publiera en 2021 “Champs de nuits” (ed. Le Fennec), un recueil de poèmes illustrés par des photographies de Deborah Benzaquen dont certains sont fortement prémonitoires. En refermant le bel ouvrage qu’est “Champs de nuit”, tout lettré sait que le pays est vraiment passé à côté de son Baudelaire.
Quant aux amis… on le cherche toujours dans la nuit.
Géraldine Dulat

