Le mythe du Rick’s Café à Casablanca

Un citoyen casablancais tel que le rêve la pédagogie urbanistique : un gars qui joue le jeu, comme disent les situationnistes, c’est à dire qui accepte de se perdre dans sa propre ville. Qui calque ses pas sur les trottoirs de la rébellion et de la liberté.
S’il est un homme pour chaque ville, le prototype du citadin le plus abouti que l’imaginaire n’ait jamais produit en ce début de siècle occidental, c’est bien celui du Casablancais. Incarné, c’est amusant, par un Américain : Rick Blaine, alias Humphrey Bogart, alias « le courage contre le nazisme », alias « La vertu contre l’adultère », représente cette haute idée du citadin idéal, marchant à la lune, en imperméable anglais, sur les trottoirs sombres de l’une des plus belles et romantiques cités du monde. Rick, c’est Casa made in Hollywood et nous sommes tous d’accord ici pour en accepter l’héritage. La vérité, c’est que ce personnage exceptionnel est parfait pour cette ville exceptionnelle. Capable de faire naître en ses murs, ce citoyen au charme puissant et désabusé, croulant sous la virilité amère de ses amours perdues et néanmoins pétri de valeurs si hautes qu’elles lui intiment le sacrifice de son bonheur. Rick, sous son Stetson et derrière ses cigarettes dans le clair-obscur, y consent sans hésiter. Si ce mythe perdure et fait toujours plaisir aux vrais Casablancais, quel que soit d’ailleurs leur quartier, c’est probablement en raison de la promesse qui à urbanisme nouveau, associe un homme nouveau. Casablanca rêve, optimiste, bouleversante. Il faut tourner le dos aux pertes de la guerre et aux malheurs de l’époque. La particularité du style ? L’art déco qui offre la beauté de ses murs aux désirs humains. La perfection de ses façades qui voit s’élever l’homme du progrès et de la liberté. C’est cette liberté qui virevolte au fil des rues et des architectures mobiles propres à modifier le quotidien, le temps et l’espace. Casablanca a longtemps attendu cet être exemplaire. L’homme qui serait né de ces murs-là. Un homme dessiné en même temps que Casa se dessine, au cœur de temps plus cléments et sauvé des guerres. Car l’époque est optimiste et chaque bâtiment imaginé et érigé signe l’avènement d’une existence nouvelle pour tous. Un nouvel impératif de l’époque plaide dans ce sens : l’architecture se doit de participer à la formation de cet homme neuf. Le monde entier y discerne un rêve savoureux. Tous les États ont alors le désir de faire passer le message d’un urbanisme explicite qui imprimerait sur les populations de nouveaux codes de conduite et de consommation. Au Maroc ? Ce sera mieux qu’ailleurs. Ce sera plus beau, plus artiste, plus heureux. Ce sera Casablanca. Casa, la philosophe. Le style de Casa n’appartient qu’à elle. C’est incontestable. Conformément à son époque, il échappe aux rondeurs de l’art nouveau. Il est à peine touché par l’esprit moderne du Bauhaus. C’est donc l’élégant Art-Déco qui s’installe dans la ville, servi par des artistes de tous les horizons à qui on donne, c’est miraculeux, une carte presque blanche à la création. Au centre de ces pierres et du béton coulé, on peut se demander de quel bois l’homme né de l’architecture et de l’urbanisme casablancais sera fait. Sous le soleil marocain, on réinvente la vie occidentale et on teste de nouvelles expérimentations. A l’instar des espoirs du mouvement philosophique situationniste, la nouvelle configuration de Casablanca se construit sur « le lien consubstantiel entre la ville, la vie et le désir. » L’homme à venir, dans ce contexte, porte de lourdes responsabilités. C’est à un être moderne que la ville se destine. Élitiste, c’est certain, à l’image des courbes sobres et des bois de son architecture. Mais aussi à un être didactique. A quoi ressemblerait-il cet homme nouveau qui pourrait bien naître à Casablanca ? A un drôle de bonhomme, singulier, acteur de lui- même, ouvert sur tous les possibles, toutes les rencontres… Rick Blaine est parfait ici. Un citoyen casablancais tel que le rêve la pédagogie urbanistique : un gars qui joue le jeu, comme disent les situationnistes, c’est à dire qui accepte de se perdre dans sa propre ville. Qui calque ses pas sur les trottoirs de la rébellion et de la liberté. Dans ce contexte de cinéma, Casablanca est un art, un labyrinthe, une nouvelle voie à la connaissance. Alors, il faut se souvenir de cette étrange phrase que l’Internationale lettriste lâchait au début de ce siècle : « l’art et la poésie ne sont plus à rechercher dans toute forme d’œuvre ni même dans les livres ; ils se situent dans la forme des villes. Il faut construire des villes bouleversantes. »
V.M.A

