Sidi Bouknadel, un étrange jardin impressionniste

Près de Rabat, se trouve à Sidi Bouknadel, un jardin exotique imaginé par un Français qui voulait, sur ces quatre hectares de cailloux, recréer le paradis…
Dès l’entrée on est plongé dans l’atmosphère type « Facteur Cheval du végétal’. Sur une planche, à l’entrée, est peint un poème naïf, plein d’emphase, pompeux, clamant l’amour du fondateur du jardin, Marcel François, pour le Maroc : « C’est finalement vers toi, ô Maroc, que je suis revenu, et c’est là que j’ai essayé de réaliser, grâce à Dieu, mon rêve de jeunesse, un paysage à la mesure de l’homme où pâquerettes et boutons d’or ne se fermeront jamais !»
La promenade est presque étrange, les ambiances troublantes, au fur et à mesure de l’avancée dans la végétation luxuriante. Successivement, vous passez de la savane arbustive avec en son centre une niche écologique, refuge de la faune, à la formation forestière tropicale et subtropicale. Puis, au terme de la balade, errez dans un lambeau de forêt pluvieuse de type amazonien. Les végétaux choisis y conservent une humidité de jungle. Laissez-vous aller à vous prendre pour Crocodile Dundee en vous frayant un chemin dans la végétation envahissante, résonnant des cris d’oiseaux et des macaques de Java.
Métaphysique et poésie
Troublé par ce lieu imaginaire, je m’en ouvre à un botaniste, Philippe Richard. Coup de chance, mon interlocuteur avait rencontré Marcel François lorsqu’il était étudiant, et me fait découvrir une facette complémentaire du personnage dont je ne connaissais que le chef-d’œuvre. En fait, Marcel François était un naïf doublé d’un scientifique, un des plus brillants élèves du physiologiste Raoul Combes, ancien directeur du laboratoire de physiologie de la Sorbonne. Il étudia la métaphysique avec René Guénon et la physiologie végétale avec le grand savant français Maurice Vernet. Auteur, on lui doit le livre Décors exotiques et plantes d’aquarium (1951), mais aussi Le monde à l’envers (1980) dans lequel il s’insurge contre la science officielle et le danger qui nous menace quand nous transgressons les lois de la nature.

Les lois de l’Univers
Venu au Maroc en 1950, il y acquiert un terrain de 4 hectares « de sol sablonneux, un sable de dune à peu près stérile, il y avait cependant en profondeur une couche importante d’argile imperméable que nous avons, à l’époque, mis à jour pour constituer de nombreux étangs qui furent plantés de lotus et de nymphéas. 25 OOO mètres cubes de terre du dessus furent utilisés pour constituer un relief : tous les éléments de ce jardin furent entièrement financés par moi-même sans l’aide de l’état » (Marcel François, courrier du 21/09/1999, il avait cent ans !).
Notre jardinier n’avait qu’un seul but : créer un jardin d’acclimatation et prouver qu’il pouvait réaliser un paradis, un jardin de délices, archétype du bonheur pour Marcel François. Ce lieu devait montrer que l’homme pouvait recréer les conditions harmoniques entre l’homme et tous les éléments de la nature, en se conformant aux lois fondamentales qui dirigent l’univers.
L’autre objectif qu’avait Marcel François en créant son jardin d’acclimatation, était de prouver qu’il était possible de réaliser au Maroc des plantations denses aux exigences très variées, venant de toutes les parties du monde et montrer que, sur un sol épuisé, il était possible de faire pousser des arbres souvent énormes à condition d’apporter à la plante de l’eau en quantité suffisante.
Pour enrichir le sol, Marcel François ne ramassait pas les feuilles mortes. A ses yeux, elles constituaient un compost naturel. De cette façon, la régénérescence se faisait spontanément et sans intervention humaine. Ses observations de la forêt tropicale l’ont poussé à recourir à cette pratique. En effet, les végétaux morts dans un milieu très humide se décomposent rapidement en humus et permettent ainsi la poussée des graines et des fruits tombés à terre et le développement des plantes en vie. Le climat atlantique marocain accomplissant le reste.

Un rêve devenu réalité
Au cours de la réalisation des jardins exotiques, en 14 espaces, Marcel François déploya beaucoup d’efforts et d’imagination. Il connut l’échec aussi … Parce que le rêve de l’utopiste est devenu réalité, le visiteur ne se rend pas compte des problèmes qu’il eut à résoudre. Il est difficile de saisir le cheminement du chercheur/paysagiste, d’en connaître les essais et les erreurs car, comme l’écrivait Marcel François: « Une réussite n’est jamais qu’une suite d’erreurs corrigées. »
« Exproprié définitivement de ma propriété en 1983 à 83 ans, ce jardin était devenu mon gagne-pain. C’est alors que ma femme et moi sommes venus dans le Var, réfugiés chez nos enfants.(Archives Nationales du Maroc. Fonds Richard Zéboulon)
Après des années d’abandon durant lesquelles le Maroc laissa le jardin de Sidi Bouknadel sans entretien, il fut restauré à partir de 2002 et rouvert au public en 2005 grâce à la Fondation Mohamed VI pour la protection de l’environnement. Venez visiter l’héritage conséquent que nous a laissé l’horticulteur visionnaire impressionniste.
Texte et photos Richard Zéboulon

