Layla Chaouni « La vérité, c’est que j’ai toujours envie de tout plaquer, comme une gosse ! »

C’est en 1987 que Layla Chaouni a créé les Editions Le Fennec, une maison d’édition prestigieuse au Maroc. Offrant sans relâche une visibilité à la réflexion et à la production intellectuelle. L’objectif de Layla reste toujours le même : faire passer la modernité. En dix ans, les ouvrages des Éditions Le Fennec ont obtenu neuf Prix du Grand-Atlas, le prix du Livre du Maroc pour deux de ses titres, le Prix du Président de la République tunisienne et le Prix Sigmund Freud. Rencontre il y a quelques temps avec Layla Chaouni, une femme en vif-argent, de la tête aux pieds.
Date de naissance, signe astrologique, signe particulier, s’il vous plait…
Née en 1954, le 28 février, je suis du signe du Poisson. Ne m’en demandez pas plus, je ne suis pas du tout branchée astrologie.
Une vraie cartésienne ?
Si peu cartésienne. Ce serait même l’inverse.
Et vous ne croyez pas aux prédictions des voyantes ?
Les phénomènes paranormaux, non, vraiment, ce n’est pas mon truc. Moi, c’est plutôt les qualités humaines qui tissent mes croyances et aussi la religion. La mienne.
Quelle enfant étiez-vous ?
Une horrible enfant ! Très secrète sans être sournoise, silencieuse et parfois méchante. C’est ce que mes proches disaient à l’époque, car je me refusais à ceux qui m’aimaient. Enfin, mes propres enfants me le rendent bien, à la grande joie de ma mère ! (Elle rit.)
Vos études, brillantes ?
J’ai passé un bac standard, élève moyenne. Je me distinguais uniquement par mon appétit insatiable pour les livres. Une vraie dévoreuse…
Les mouvements féministes européens vous ont-ils intéressé à l’époque ?
Non, pas vraiment. Nous avions d’autres priorités comme celle de sortir du sous-développement. Face à cela, la cause féministe devenait anecdotique. Et pour tout dire, je n’ai jamais souffert d’être une femme dans mon pays. A la maison, mes parents surveillaient de la même façon les bulletins scolaires des filles et des garçons. Ma famille a toujours été impeccable sur ce plan.
Est-ce votre mère qui vous a poussée à la lecture ?
Non, ma mère était analphabète et avait bien d’autres chats à fouetter avec plusieurs enfants à élever. C’est plutôt mon père qui nous transmettait son exigence de culture.
Que représentaient les livres pour vous ?
La merveilleuse évasion. Une chambre où être seule.
Vous êtes issue d’un milieu favorisé ?
Plutôt d’un milieu petit bourgeois. Nous allions à l’école à pied, mais c’était une école française.
Gardez-vous de bons souvenirs de votre enfance ?
Oui, car à mon âge on ne garde que les bonnes choses. Même les mauvaises gardent un certain parfum, le fumet si particulier de l’enfance. Je me rends compte aujourd’hui que nous sommes tous très mal préparés à devenir parents. Nous gardons le sentiment de ne pas changer, de traverser le temps sans bouger d’un iota, et c’est dans les yeux de nos ados que nous lisons un jour que nous sommes vieux. Il faut l’accepter. Cet adulte qui vous fait face et qui pourtant est resté pour vous un bébé, celui-là même qui ne vous fait plus de bisous, vous regarde un jour comme le vieux d’en face. Vous, vous ne comprenez pas, vous continuez à apprécier les BD, vous continuez à vous sentir jeune, mais ce n’est plus vrai.
Vous ? Résignée ? Je ne vous crois pas…
Vous avez raison. La vérité, c’est que j’ai toujours l’envie de tout plaquer, comme une gosse !
Ça me rassure…
Pourtant, je suis convaincue qu’il faut faire place aux jeunes. Quand les journalistes étrangers veulent m’interviewer, je les dirige ailleurs, vers la relève.
Un métier pas assez lucratif ?
Exactement. Mais on ne peut pas jeter la pierre aux jeunes de vouloir gagner leur vie le mieux possible. Et l’édition au Maroc, ils disent que ça ne rapporte rien.
Comment expliquez-vous le désamour du public marocain pour le livre ?
C’est plutôt une méconnaissance qu’un véritable désamour. Il suffirait de créer plusieurs émissions de télévision dédiées au livre, telles qu’elles se pratiquent en Europe. Sans langue de bois et autour de livres vraiment lus.
Vous-même, avez-vous déjà pris la plume ?
J’ai eu des velléités d’écriture très tard. Mais j’aimais tellement lire l’œuvre des autres, rêver avec eux, voyager dans d’autres mondes. Je me suis vite rendu compte que l’écriture ne me donnait pas le même plaisir. D’ailleurs, c’est trop tard maintenant.
Toujours votre référence au temps passé…
Oui, mais sans aigreur. Il fallait dans ma vie que je ne regrette rien.
Et vous ne regrettez rien ?
Si, si, partir et tout laisser tomber…
Mais partir où ?
Je n’en sais rien, voyons !
Un départ littéraire ?
Oui, vers des lieux aux noms magiques.
La solitude vous tente ?
Quand vous vivez avec des piles de livres à côté de vous, vous n’êtes jamais seul.
Vous aimeriez avoir beaucoup d’argent ?
Oui, c’est très pratique.
Et ressembler aux grandes bourgeoises ?
Pourquoi pas ? Elles ont aussi un cœur, n’est-ce pas ? Pour en revenir à l’argent, je reconnais qu’il facilite la vie. Vous n’auriez pas une baguette magique ? Allier le plaisir de faire mon travail avec passion et de gagner de l’argent pour cela !
Avez-vous le sentiment d’avoir réussi votre vie ?
Oui, dans l’ensemble mais sur le plan professionnel, j’ai toujours une sensation de non aboutissement. Cela tient en partie à l’image que les autres me renvoient de mon activité. On regarde les éditeurs marocains avec une sorte de mépris car nous ne savons pas gagner beaucoup d’argent. Nous ne sommes pas parvenus à sortir le livre de son carcan de parent pauvre. Il faudrait le reprendre en main, lui donner un petit air de jeunesse. Et ça, c’est le rôle des médias.
Vous pourriez vivre sans livres ?
Non, je ne pourrais pas. J’ai découvert ce puissant plaisir qu’est la lecture et comme j’ai été éduquée au partage, j’ai toujours tenté de le faire découvrir aux autres. C’est ma mission, mais bon, je ne suis pas l’abbé Pierre. Tout au long de mon existence, grâce aux livres, je n’ai pas vu le temps passer. Sans lui, il y a vingt ans, je pense que je me serais défénestrée. C’est sûr, le livre m’a aidée à vivre.
Excusez-moi, je n’arrive toujours pas à croire que vous aimiez M6 music…
Ce que je préférais c’était La Nouvelle Star. J’adore !
Photo: DR Nadia Larguet
V. M. A

