« Je veux continuer à m’étonner des choses, comme les enfants. » Nabili 

« Je veux continuer à m’étonner des choses, comme les enfants. » Nabili 

Il fut l’un de nos plus grands peintres contemporains tant sa vie privée et son art se mêlaient jalousement, au point que pour être tranquille, il vivait à Benslimane, ne descendant que très rarement à Casablanca. Beau comme un jeune premier au théâtre, on lui trouvait une curieuse ressemblance avec Julio Iglesias, (mais on a évité de le lui dire en face).  L’artiste a vécu comme il travaillait : avec un solide système de valeurs morales et un sentiment d’universalité qui, chez lui, prenait des proportions gigantesques. Il n’appartenait à aucun courant, à aucune génération, à aucune patrie. Lui-même, sans s’en apercevoir, ne cessait de répéter avec une forme d’agacement, cette phrase leitmotiv : « Mais enfin, j’ai dépassé tous ces clivages ! » Hommage posthume.

Votre date de naissance svp ?

Le 4 août 1952. L’âge a-t-il une grande importance ?

Pourquoi n’en aurait-il pas ?

Parce que ce n’est qu’un repère. Il faut dépasser cela. De plus, c’est un repère qui ne me plait pas trop. La police pose aussi ce genre de questions.

Vous vous sentez aussi jeune qu’un enfant ?

Il y a surtout des gens de vingt ans qui sont des vieillards. Pour vous répondre : oui je veux continuer à m’étonner des choses, comme un enfant.

Et les comprendre comme un vieillard ?

Ça dépend. Le vieillard est finalement assez proche du petit enfant. C’est le cycle de la vie. 

Vous êtes né…

Citoyen du monde. Je suis né hors des clivages.

Avec quels repères ?

Ceux de l’universalité. Je n’ai pas l’âme nationaliste car elle peut conduire à des catastrophes. De plus, le « moi, Je », je ne l’accepte pas.

Votre travail reflète cela ?

Je pense. Après des études en France dans une école d’art et d’architecture, j’ai gommé tous les diplômes. Je suis parti au Sud, à la recherche des signes : traces, tatouages… J’ai toujours été ouvert à la recherche, à la découverte. J’avais un professeur à Aix-en-Provence qui m’a dit un jour : « Connaissez-vous le Pérou ? » Ensuite, j’ai vécu quatre ans au Pérou, à la recherche de signes indiens. Je me suis rendu compte de l’incroyable rapport de ces signes avec ceux du monde berbère. Cette universalité dans le rapport de ces signes avec ceux du monde berbère. Puis, je suis parti en Bretagne, à la recherche du signe celtique. Depuis ces recherches, j’ai le sentiment d’avoir découvert cette université-là.  Celle du signe. 

Quels symboles représentent-ils pour vous ?

Ils sont d’abord un patrimoine exceptionnel. Celui de la spontanéité. Dans les grottes de Lascaux, les hommes ont laissé une trace réelle, spontanée, de leurs mains. Quand on étudie les signes, on sait que le losange berbère signifie « l’œil ». C’est cela qui m’intéresse, cette faculté de schématiser quelque chose pour en garder l’essentiel. Les signes paraissent naïfs, pourtant ils mettent le doigt sur l’essentiel. Le carré, en signe berbère comme dans l’écriture chinoise, signifie la maison. En architecture, le carré est la base de tout. 

Je pensais que c’était la plénitude du rond…

Le rond est inscrit dans le carré. Celui-ci est d’une solidité exceptionnelle. 

A quoi pensez-vous quand vous peignez ?

Ce n’est pas un accouchement avec douleur. C’est la peinture qui fait de moi celui que je suis. Pas seulement l’acte technique des matières posées sur des surfaces. Quand je peins, je sors des clivages du concret-abstrait. Ce qui m’intéresse au final, c’est le regard absolu sur l’âme. Je suis également un grand lecteur d’ouvrages philosophiques ou spirituels. Ma boite à outils, en quelque sorte.

En peinture, on ne part pas de rien ?

Non, à terme, un vrai bagage intellectuel, spirituel et culturel est nécessaire. Aujourd’hui, les artistes voyagent.

Pourquoi vivre à Benslimane ?

Parce que c’est le centre de la terre !

Salvador Dali disait la même chose à propos de la gare de Perpignan !

Il avait aussi raison. La terre étant ronde, on choisit le centre que l’on veut !

Qu’est-ce qui vous touche le plus ?

C’est difficile de l’exprimer de but en blanc. La musique me touche, le spectacle de la Nature, également. L’important, c’est de garder sa sensibilité intacte ou dans le cas contraire, la rééduquer. Sinon, une chose me touche en négatif. C’est l’injustice. Je ne m’y fais pas. 

Quelle serait votre plus grande joie ?

Elle serait certainement liée au contexte. Si le malheur n’existait pas, il serait très difficile de percevoir les moments de bonheur. Il est commun de prétendre que les gens qui ont souffert connaissent mieux le prix du bonheur, mais c’est la réalité. En ce qui me concerne, ma plus grande joie est toujours d’aller « au-delà ». 

Votre plus grande qualité ?

Les qualités humaines de simplicité et d’humilité, avec la sensibilité qui va avec. Du moins, ce sont les qualités que j’espère posséder. 

Que méprisez-vous ?

La bêtise et l’ignorance.

Craignez-vous la mort ?

Je vous répondrai une phrase du poète espagnol, Garcia Lorca, quand on l’interrogeait sur sa peur de la mort. Il répondit : « Peur, mais pourquoi ? Je ne me rappelle même pas de ma naissance… » En ce qui me concerne je ne me pose pas la question. 

Interview hommage pour l’inauguration de l’exposition Nabili, « La mémoire des signes », au Musée du Patrimoine immatériel de Jamaâ El Fna, à Marrakech, jusqu’au 15 février 2027.

Propos recueillis par V.M.A

SHARE

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *