Larbi Yacoubi : « Oui, je suis très maigre, mais plein d’abondance. »

Larbi Yacoubi : « Oui, je suis très maigre, mais plein d’abondance. »

Larbi Yacoubi, Ce grand artiste tangérois, comédien et expert en costumes pour le cinéma et le théâtre, a collaboré avec les plus grands noms du cinéma mondial comme David Lynn (Laurence d’Arabie), Francis Ford Copola (Le retour de l’étalon noir) et Martin Scorsese (La dernière tentation du Christ). Au Maroc, il a œuvré avec les meilleurs de l’époque, tels que Med Abderrahmane Tazi, Moumen Smihi… Quand nous l’avons rencontré, il nous a offert une brassée de son humour caustique pour parler de lui-même. Hommage.

Larbi Yacoubi était un homme fidèle. D’abord à ses passions qu’il a toujours servies, puis à cet esprit aristocratique qui signe les vieilles familles. « Surtout, ne rien approfondir » semblait-t-il nous dire avec un sourire plein de malice. Ce tangérois de souche n’a jamais quitté le monde des arts, sa longue carrière fut récompensée à New York qui lui a offert, entre autres, l’hommage de Broadway. 

Date de naissance, s’il vous plait ?

Oh, attendez un instant ! Vous commencez un peu fort !

Oui, c’est dans nos habitudes…

D’accord. Je suis né le 31 mars 1930 à Tanger, d’une vieille souche familiale.

Vous avez toujours vécu au Maroc ?

J’adore  le Maroc, toutes ses villes et villages. Il n’y a pas un recoin marocain où je n’ai vécu au moins un mois !

Le stylisme et la déco vous ont passionné très tôt ?

A l’âge de dix ans, je me plantais devant le miroir avec les draps de la maison. C’est un professeur, Monsieur Ricci qui nous enseignait la pantomine, qui m’a poussé à développer ma passion. 

Vous avez été en charge des costumes sur la production américaine de Lawrence d’Arabie.

Exact. Je travaillais en équipe avec Miss Dalton. Une anglaise insupportable mais tout à fait remarquable. C’était dans les années 60. Elle et moi avons dessiné et fabriqué tous les costumes de ce grand film. 

Les productions marocaines de l’époque ne vous satisfaisaient pas ?

Cela dépendait. Je me souviens avoir travaillé sur un film charmant dans lequel j’ai pratiquement tout fait tout seul, en termes de décors et de costumes. Le film s’appelait Maria Magdalena, une co-production italo-marocaine. On y trouvait des Italiens, des Espagnols et quelques Marocains en figuration. C’est malheureux, mais rien ne me semble différent aujourd’hui. Les grandes figures parmi les acteurs marocains ne font que « figurer » dans les grandes productions étrangères. 

Vous avez reçu un hommage à Broadway…

Exact. Un hommage tardif pour l’ensemble de mon travail au théâtre, mais également pour mes traductions de Paul Bowles. C’est l’Amérique qui me l’a rendu, cet hommage. C’était en 2001 au célèbre Mama’s Théâtre de New York. 

Quel hommage le Maroc vous-a-t-il rendu ?

Je n’en ai jamais reçu de mon pays. Mais je ne suis pas le seul dans ce cas. 

Vous avez plusieurs belles cordes à votre arc : comédie, stylisme, déco, traduction, peinture…

Oui, je suis très maigre, mais plein d’abondance. 

Quelle discipline artistique préférez-vous ?

J’aime tous les arts. Surtout la cuisine. Je suis un fin cuisinier. C’est ma fierté.

Votre recette la plus dingue ?

Prenez une murène femelle bien grosse, qu’on prépare avec des tomates séchées, de l’ail, du cumin, du vinaigre. Laissez-la macérer une nuit entière et le lendemain, passez-la à la farine. Puis faites-la frire. Une fois le morceau sorti de la poêle, jetez-le dans le miel. Si vous prenez soin de retirer soigneusement les nombreuses arêtes avant la cuisson, c’est un plat très raffiné et délicieux. 

Vous êtes un vrai Tangérois. Comment définiriez-vous votre ville ?

C’est une belle concubine à qui l’on a enlevé son souffle. Elle était bien parée, couverte de bijoux hérités de ses amants. Aujourd’hui, elle n’a plus rien. Je suis attristé. 

C’est pour cela que vous l’abandonnez souvent ?

Oui. Pour Rabat et Marrakech. J’aime aussi beaucoup Casa et les vrais casablancais de souche. Je n’ai jamais connu de gens aussi généreux de leur amitié. 

Quelle est votre définition de l’élégance ?

La sobriété, la simplicité et le savoir de la couleur.

Et le noir, dans tout ça ?

C’est la couleur la plus noble. Portée par une personne de n’importe quelle couleur, elle lui offre les ailes d’un aigle. Le noir, c’est la majesté. Même le corbeau est beau parce qu’il est noir. 

Votre plus grande qualité ?

Je suis oublieux. Je ne garde aucune rancune et je reste jeune grâce à cela. 

Votre défaut principal ?

Aimer.

Vous parlez d’un défaut…

C’en est un quand vous n’aimez pas avec calcul. Je ne cherche jamais à connaître le fond d’une personne. C’est pour cela que je suis si souvent déçu. 

Et alors ?

Et alors, j’oublie. C’est ma seule arme. Les chagrins, tout s’en va, vous les ignorez et vous finissez par les oublier. 

Qu’y a-t-il de plus beau au monde ?

La bonté et l’élégance intérieure. Et puis, la nature, les arbres et les animaux. La mer, les poissons. Je suis un spécialiste des bêtes. Je guette à la télévision les reportages où l’on peut voir une baleine évoluer, un hippopotame en colère tout seul…

Vous avez des animaux ?

J’ai un griffon chinois de montagne, un siamois très snob qui ne veut pas de ma chatte de gouttière. 

Vous n’êtes pas un solitaire ?

Non, j’aime le monde. Je connais un monde incroyable, les grands, les petits, je suis vraiment très sociable. Cette quantité disparate d’amis est une vraie joie divine. Les seuls moments de solitude, c’est dans ma chambre, pour pouvoir lire. Pas pour méditer, non. Ça, à quoi bon ?

Votre secret pour être aussi bien entouré ?

J’ai cette possibilité d’écouter des choses désagréables sans ouvrir la bouche. Je pense que c’est une forme de sagesse.

V.M.A

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