Daniel Sibony, Psychanalyste et écrivain. « Chacun doit trouver la faille dans sa propre religion. »

Daniel Sibony, Psychanalyste et écrivain. « Chacun doit trouver la faille dans sa propre religion. »

Daniel Syboni est un Oriental. Natif du Mellah de Marrakech, sa première langue est l’Arabe, la seconde l’Hébreu du Livre et enfin la troisième, le Français. Il est aujourd’hui l’un des psychanalystes européens les plus respectés. Écrivain à ses heures, il vit à Paris. Nous l’avions rencontré lors de l’un des voyages au Maroc où il nous a donné une leçon de psychanalyse.

Tout le monde a besoin de suivre une psychanalyse ?

Ce n’est pas de l’extérieur que l’on décrète si quelqu’un a besoin d’une analyse ou pas. On ne peut tout de même pas regarder les gens et dire : « Tiens, celui-là, il en a besoin ! ». 

Alors, qui se décide le plus souvent à se faire soigner ?

Quelle que soit la provenance, d’origine humble ou très en vue, ces personnes sont toutes de plain-pied dans leur décision. Freud, lui-même recommande de se faire analyser. Bon, chacun fait ce qu’il veut, en fait.

De quelle tradition êtes-vous ? Freudien, lacanien ?

Un bon psy se doit de surmonter toutes les formations. J’aime évidemment Freud, mais je pense que lui aussi a ses limites. 

Surtout en ce qui concerne sa perception de la féminité…

Oui, tout à fait. J’ai d’ailleurs transformé l’une de ses théories vers ce que j’ai appelé : « L’entre deux femmes. » Je pense que le problème de la femme, ce n’est pas l’homme, comme l’on serait tenté de le croire. C’est en fait la femme, l’Autre femme. L’exemple le plus classique en serait la relation à la mère. Avec le risque de se sentir coupable si l’on « prend » toute féminité à cette autre femme, ou si on ne se l’autorise pas. Le problème d’une femme est donc de pouvoir le devenir. Nous, les hommes, on se demande ce que veut la femme, et l’on parle à son propos de « continent noir ». Or ce que veut la femme, c’est simplement être femme ! Dans un contexte d’hystérie, cela me rappelle la fameuse phrase de la Cléopâtre de Shakespeare. « Je veux voir jusqu’où vont les limites de l’amour… » Dit-elle. Cléopâtre qui était probablement hystérique, posait à ce niveau son « être » femme. 

Toutes les femmes aiment-elles jouer avec les limites ?

Non, pas forcément. Ce serait d’ailleurs révélateur d’une grande puissance, fatigante pour les autres. Ou bien, cela témoignerait d’un grand désespoir. 

L’homme n’a-t-il pas lui aussi la fibre hystérique ?

Le problème de l’homme c’est celui du père. Ou plus directement, celui de la castration. 

Vous êtes aussi docteur en philosophie. Qui de Nietzsche ou de Spinoza vous intéresse le plus ?

Les deux. Tous les penseurs m’intéressent et m’aident à me rappeler ce que je ne sais pas que je pense. Enfin, je trouve toujours matière à penser, même dans votre revue !

Pourquoi ce goût pour les profondeurs souffrantes, ces plaies mentales, que vous tentez de guérir chez vos patients ?

Non, les plaies, non… Ce qui m’intéresse, c’est cette grande invention dans le sacré qu’est la faille, la cassure, l’expérience du manque… Je me méfie de tout ce qui pourrait masquer la faille.   De tous ces identitaires qui cherchent à combler les vides intérieurs. 

Au niveau de l’individu, la faille est « dangereuse » ?

Oui, sous l’appel pulsionnel de la réalité, voilà que ça craque. La faille apparaît. La combler de toutes les façons possibles, ce n’est pas une solution. 

Peut-on combler nos failles par le mécanisme de la sublimation ?

Pas vraiment. La sublimation, c’est quand vous allez tenter de rejouer des appels pulsionnels sur lesquels vous pourrez vous jeter, pensant ainsi vous sentir mieux. En clair, en plein spleen, vous allez vous jeter sur un morceau de sucre, de haschich ou carrément vous décider à écrire sur une feuille de papier… 

Et devenir un artiste ?

Oui, si la société entière trouve dans votre façon de « sublimer », une part de jouissance. Et qu’elle peut y prélever un petit impôt. 

Cette faille dont vous parler, ressemble à la mort.

Oui, ça peut être une mort qui vous touche. Un fait divers, un événement dramatique… Cela vous resitue. Vous devez alors créer quelque chose, surmonter, vous resituer autrement.

 La psychanalyse est-elle une science ?

 Oui, une science où l’on restitue au patient un certain « Je ». L’idée qu’il est inscrit dans une histoire, qu’il n’est pas réduit à l’espace, qu’il s’est construit. La psychanalyse est parfois une chance de redonner la vie.

Et Dieu dans tout ça ?

Quand vous travaillez sur les trois religions, la faille, justement, c’est le Divin. Un exemple que tout un chacun vit. En réalité, les religions auront servi à mettre en scène ce que l’on appelle : le partage de l’être. Il serait bénéfique que chacun trouve la faille dans sa religion et qu’il n’ait pas besoin de la combler avec le corps de l’autre.

Êtes-vous athée ?

Non, les athées ont un Dieu et c’est eux-mêmes. Ils s’adorent et deviennent leur propre fidèle. Moi, je suis plutôt un ouvreur de voie.

Et quel Juif êtes-vous ?

Mon destin de Juif m’a gâté en failles. J’ai d’abord parler l’Arabe, puis l’hébreu de la bible, enfin le Français. Je connais à fond le peuple biblique et pourtant, je n’y suis pas. Je suis l’homme non pas d’une religion, mais d’une transmission. Une transmission symbolique.

V.M.A

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